Transformations internes et externes, les enjeux de la mise en réseau
Un article de FormaVia.
Entre mutation des métiers, évolution des cultures et révolution des modes d'organisation, les transformations sont à la fois internes et externes, personnelles et collectives. Le FormaCamp a permis de mettre un peu de lumière sur cet imbroglio de questions, afin de dégager quelques pistes de réflexion, et des propositions d'action.
Si certains points peuvent s'avérer conflictuels, tous s'accordent à relever une transformation des pratiques liée aux usages d'internet et des TIC, tant pour les formateurs que pour les apprenants.
Cette transformation concerne d'abord la « question de la culture numérique »[1], empreinte d'inégalités entre « digital natives »[1] et un « public sans étiquette, hors catégories bien repérées »[2], qui a « besoin d’acquérir un certain nombre de compétences »[2]. Compétences qui ne se limitent d'ailleurs pas à un simple « savoir-faire » comme cela a été suggéré dans l'atelier animé par François Bocquet de l'Université de Lyon 2[3], mais renvoient à « une habilité [...] beaucoup plus générale »[3]. Il importe ainsi de faire la « distinction [entre] les compétences aux TIC (Technologies de l'Information et de la Communication) et les compétences par les TIC »[2]. D'autant que celles-ci, loin de se limiter à une seule des sphères sociales, « concerne autant la vie professionnelle que la vie personnelle »[4]. Les notions d'autonomie, de curiosité et d'esprit critique y sont fréquemment associées, lorsque les participants de plusieurs ateliers parlent de « rendre les gens autonomes »[5], d'« apprendre à apprendre »[1] et de « démarche expérimentale »[1][6].
Les changements se font plus critiques lorsqu'ils touchent aux compétences métiers et aux nouvelles pratiques professionnelles, comme le résume Christine Vaufrey de Thot : « ça induit de gros changements dans les pratiques du formateur, et il y a une rupture vis-à-vis de sa culture professionnelle »[7]. De plus, certaines compétences sont ainsi considérées comme nécessairement acquises alors qu'il n'en est rien : « on suppose qu’aujourd’hui quelqu’un qui travaille pour une organisation, dans du tertiaire, y compris dans un conseil régional sait utiliser un ordinateur. C’est pas forcément vrai » comme le rapporte Gilles Berhault d'ACIDD[4]. Ce qui pose la question de la « formation des formateurs » évoquées dans les deux ateliers qui s'intéressaient plus particulièrement à la construction collective des parcours de formation[1][3]. Avec son corollaire en forme de limite : faut-il « obliger les autres, les formateurs réticents, à aller vers l'utilisation de ces outils »[1] ?
Car il ne s'agit pas seulement de changer d'outils : les transformations dues aux usages des TIC induisent –ou vont de pair– avec « des changements de comportement dans le travail »[4], aux implications bien plus sociales qu'individuelles. Ainsi l'usage de blogs en formation, par exemple, introduit une « dimension de l’ordre du collaboratif »[1] dans les relations entre formateurs et apprenants.
Ces transformations touchent également au rapport au savoir et à ses modalités de construction, via la « co-construction des contenus »[8][1][6] avec les apprenants, qui ajoute une dimension d'« incertitude quand au résultat »[1]. Elles ne sont pas moindre entre formateurs, qui considèrent que c'est « une petite révolution copernicienne, que d’avoir maintenant des réseaux de formateurs, initial et continu » selon la formule de Claude Baudouin du CRDP (Centre Régional de Documentation Pédagogique), rapporteur de l'un des ateliers de l'après-midi[2]. D'autant que cela modifie les relations au sein –comme en-dehors– des organisations, en passant « de modèles verticaux à des modèles horizontaux »[5], avec la mise en place des « communauté de métiers »[6], « quelque soit la position de chacun » ainsi que le rappelle Alain Courbis du Conseil Régional de Rhône-Alpes[9] : en dehors de l'appartenance de leurs membres à leurs organismes respectifs.
Ces nouvelles pratiques de travail en commun, hors-cadre et trans-organisationnelles quand elles ne sont pas inter-disciplinaires, illustrent l'ampleur des transformations en cours. L'enjeu n'apparaît plus seulement individuel, et dépasse largement ce niveau l'individu pour toucher les organisations dans leurs modes d'organisation interne, comme dans leurs rapports avec d'autres structures.
La confrontation à ce niveau n'est plus tant entre « digital natives » et « migrants »[1], qu'entre « acteurs et cultures mobiles contre acteurs [...] plus rigides et plus institutionnels », dont les « codes, la culture, les formes et les réglementations »[5] peinent à reconnaître les caractères inhérents à certaines pratiques. Comme par exemple la reconnaissance des spécificités des formations utilisant les TIC ou relevant de la FOAD (Formation Ouverte et/ou A Distance) sur la question du « présentiel »[10][2] évoquée dans l'atelier animé par Stéphanie Lucien-Brun d'Handicap International et Catherine Gremaud d'Handiplace.
Transformation des relations entre organisations et des modes d'organisation entre acteurs.
Des réponses émergent, qui dessinent en filigrane de nouveaux modèles économiques : la création de « banques de ressources », évoquées dans plusieurs des ateliers[8][7][2], qui permettent aux formateurs de consacrer davantage de temps à l'« accompagnement des élèves les plus en difficultés »[7], la coordination et l'« articulation des acteurs »[10], afin d'éviter de « réinventer la roue »[1][8][10] et permettre par exemple l'« articulation des espaces numériques de travail et des espaces publics numériques »[2] pour faciliter l'accès à une offre de formation plus proche de la demande.
La « mise en réseau des acteurs » détaillée dans les ateliers Territoires en réseaux[5][6], et l'« articulation des outils » évoquée par Rébecca Chappe dans l'atelier Handicap et TIC[10] apparaît comme un préalable essentiel pour chacune des diverses problématiques évoquées : les conclusions des ateliers évoquent ainsi « la position centrale des MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) dans la coordination des acteurs »[10] autour des questions de handicap, ou la « nécessité impérative du travail collaboratif à tous les niveaux »[1] concernant la personnalisation des parcours.
De manière plus générale, il ressort un « besoin de mutualisation et de veille commune »[8], une tension vers plus de collectif et de transversal, résumée par le souhait de « mettre en place une sorte de web social »[2].
Car « un des enjeux de la mise en réseau des acteurs sur le territoire, c’est de partir de cette logique d’offre en silos qui va vers les utilisateurs et puis de reconstruire une logique de la demande, de repartir de la demande »[6]. Il ne s'agit pas tant de créer de nouvelles structures ou de nouveaux dispositifs qui viendraient « se superposer »[10] à l'existant, que de faire se rencontrer des personnes qui partagent des thématiques communes. Et peu importe qu'elles travaillent en formation initiale ou continue, dans une entreprise, association ou collectivité, en contact direct avec les publics ou dans des fonctions plus méta comme au sein de centres de ressources, comme le défunt Espace Formateur, les MDPH[11], ou encore les CDDP[12] et CRDP[13].
Les relations nouvelles entre personnes inscrites dans leurs structures, consubstantielles de la mise en réseau, permettent a minima une « mutualisation des pratiques »[2] utiles à chacun dans le cadre de son activité. Elles sont également présentées comme un préalable nécessaire à tout projet visant à construire une banque de contenus collectifs, un dispositif de veille commun ou une banque de ressources partagées, voire ouvertes. Les participants de l'atelier Formation et emploi durable évoquent « l’obligation d’expérimenter et de travailler en mode projet, [...] de fonctionner en système ouvert plutôt qu’en système fermé, et de l’enrichissement collectif, de l’obligation d’être en co-construction »[8], et la question de la mise à disposition publique de contenu ouvert se pose de manière d'autant plus aigüe, lorsqu'il s'agit de contenu de formation « financé sur fonds publics »[14], « qu’on est à peu près tous peu ou prou financés par la Région »[1].
Pour répondre à la nécessité d'anticiper l'offre de formation à venir, « on a parlé apprentissage collectif, [...] innovation sociale, [...] de partir des pratiques des gens et ne pas chercher à plaquer des approches toutes faites »[5] : la mise en réseau permet d'imaginer le recueil des besoins à la source, au plus près des publics, et de penser des dispositifs complémentaires entre organismes de formation et EPN (Espaces Publics Numériques), qui auraient là « un vrai rôle du service public [à jouer] dans l’accompagnement à la formation et à l’emploi »[5].
La Région est évoquée non pas comme financeur pur et simple, mais comme accompagnateur, architecte, coordinateur, support de plateforme d'innovation ; il s'agit avant tout d'utiliser les moyens publics comme levier de transformation, et de clarifier les rôles de chacun pour rendre opérationnel le « millefeuille des acteurs sur le territoire »[6]. Ainsi l'une des pistes explorées au sein de l'atelier animé par Laure Endrizzi de l'INRP (Institut National de Recherche Pédagogique) suggère que « la région peut renforcer les compétences aux TIC et financer l’accompagnement, par contre les compétences par les TIC dans les secteurs professionnels, et dans le cadre d’un partenariat public / privé, il semble que ce soit plus du domaine de ces secteurs »[2].
La question du rôle de l'acteur public est posée : « est-ce que des boîtes à outils de base, d’outils numériques en marque blanche, dans une diversité d’outils, peuvent être mis à disposition : autour de l’identité, autour du réseau social, autour de la gestion de contenu, autour de tout ça »[14] ?
L'un des principaux axes d'évolution consisterait ainsi à accompagner le changement, via des actions de formation, qui pourraient passer par la « mise en œuvre d'une certification régionale »[3]. Les réserves sur l'intérêt et la validité en soi d'un dispositif de certification, voire du « danger des certifications »[1], se dépassent avec la notion de « passeport de compétences »[3] qui rejoint les logiques de maîtrise de son identité numérique et de constitution de eportfolio[15], tant pour l'éducation et la formation, que dans le cadre de la recherche et de la consolidation d'emploi, ou encore la construction de son réseau et de son environnement professionnel.
Il s'agirait aussi de coordonner « l’articulation des environnements numériques de travail »[3] avec les départements (pour les collèges) et les académies, dans une démarche de formation continue susceptible de toucher une part importante de la population rhônalpine « en anticipant la formation des parents, évolution de la parentalité face à l’usage numérique des jeunes »[3].
L'autre axe majeur de la politique régionale consisterait à soutenir l'innovation, mais plutôt l'« innovation sociale »[5], l'« innovation par les usages »[16]. Là encore, il ne s'agirait pas tant de financer directement la recherche fondamentale, que de fournir un cadre : l'un des objectifs serait de « reproduire à l’échelle régional le modèle de la cafetière autour de laquelle on discute plutôt que la salle de réunion formelle » évoque Stéphane Vincent de la 27e Région[6].
Fournir un cadre pour échanger, se connaître, créer des liens, faire émerger et soutenir des expérimentations et des projets, c'est l'intérêt même d'un acteur public, c'est l'objet même d'un réseau social. Et cela apparaît d'autant plus crucial que les modes d'innovation fondés sur le prototypage rapide et le déploiement des expérimentations à grande échelle semblent devenir un modèle durable : « on reste sur des modes expérimentaux, c’est-à-dire que le fait d’être dans des démarches d’innovation continue et de boucles d’innovation, c’est quelque chose qui va probablement durer » souligne Jacques-François Marchandise de la FING[14].
Quand les participants d'un atelier qui ne traite pas du développement durable proposent de « dynamiser une filière de recyclage régionale »[3], cela peut donner l'impression que la dynamique est déjà en oeuvre : de fait, elle avait commencé bien en amont, et l'on ne peut que souhaiter, après l'avoir initiée, qu'elle puisse durer et se prolonger dans des réalisations concrètes.
Reste pour cela à éviter de se disperser, à respecter « l'exigence de ne pas superposer des dispositifs aux dispositifs »[10], et à aller de l'avant : les transformations sont à la fois internes et externes, personnelles et collectives, et il importe de prendre ces dimensions en compte pour éviter de « réinventer la roue »[1][8][10] une fois de plus.
- ↑ 1,00 1,01 1,02 1,03 1,04 1,05 1,06 1,07 1,08 1,09 1,10 1,11 1,12 1,13 1,14 Parcours individuels et construction collective, atelier 1 du matin
- ↑ 2,0 2,1 2,2 2,3 2,4 2,5 2,6 2,7 2,8 2,9 Parcours individuels et construction collective, atelier 2 de l'après-midi
- ↑ 3,0 3,1 3,2 3,3 3,4 3,5 3,6 3,7 Parcours individuels et construction collective, atelier 2 du matin
- ↑ 4,0 4,1 4,2 Formation et emploi durable de l'après-midi
- ↑ 5,0 5,1 5,2 5,3 5,4 5,5 5,6 Territoires en réseaux du matin
- ↑ 6,0 6,1 6,2 6,3 6,4 6,5 6,6 Territoires en réseaux de l'après-midi
- ↑ 7,0 7,1 7,2 Parcours individuels et construction collective, atelier 1 de l'après-midi
- ↑ 8,0 8,1 8,2 8,3 8,4 8,5 Formation et emploi durable, atelier du matin
- ↑ Alain Courbis, discours de conclusion
- ↑ 10,0 10,1 10,2 10,3 10,4 10,5 10,6 10,7 atelier Handicap et TIC de l'après-midi
- ↑ Maison Départementale des Personnes Handicapées, liste des MDPH en Rhône-Alpes
- ↑ Centre Départemental de Documentation Pédagogique, carte du réseau national
- ↑ Centre Régional de Documentation Pédagogique, CRPD de l'académie de Lyon et de l'académie de Grenoble
- ↑ 14,0 14,1 14,2 Jacques-François Marchandise, conclusion de la journée
- ↑ voir la présentation de Pierre Bénech en Tribune des Porjets
- ↑ selon la formule reprise par Mario Asselin lors de la conclusion de la journée
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